Digression, piège à con

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S’il y a bien un truc que je ne supporte pas, ce sont les gens qui digressent. Impossible d’avoir une conversation suivie avec eux. Ils n’arrêtent pas de changer de sujet et de se perdre dans leurs phrases. Ils me fatiguent… Dès qu’ils commencent une phrase, c’est comme s’ils jouaient la suite aux dés. Ils partent en vrille à la première occasion. Inutile d’essayer de les recentrer. Ça leur donne une autre idée et hop, les voilà repartis.

Et ça ne s’arrange pas avec internet. Avec Twitter, et consorts, on saute sur le premier sujet qui passe, on n’a même pas le temps de le creuser que déjà, on enfourche le suivant. Maintenant, la Toile est rempli de gens qui fonctionnent comme ça, à l’instinct, en zigzag, au jugé. Je regardais récemment la provenance des visiteurs de mon blog. C’est quand même génial, ce truc. Vous êtes au fin fond du trou du cul du monde, ravitaillé par les corbeaux, où même Google Maps ne vous calcule pas. Vous avez une question qui vous traverse l’esprit. Vous tapez trois mots dans un moteur de recherche, et paf : vous arrivez sur mon blog. Là, par exemple, le gars ou la fille a tapé en tirant la langue sur le côté «Situation ou une dame et son enfant son dans une barque avec un inconnu». Hop, il est arrivé sur cette note là. J’entends d’ici le «tic tic tic» des touches de son clavier. C’est chou…

Vous remarquerez au passage l’orthographe approximative. Allez savoir si cet internaute est inculte, s’il a de gros doigts boudinés ou bien s’il était nerveux à l’instant de découvrir qui allait répondre à la question cruciale qui le taraudait comme un ver à bois dans une poutre en chêne. Oh miracle, en première page de ses résultats, un « Ted et Eux» à l’air d’être une mine d’information fabuleuse pour obtenir des éléments de réponses. Sinon, notre ami(e) aurait passé une journée horrible. Ou une soirée, une matinée. Allez savoir, s’il est sous le méridien de Montevideo ou celui de la Garenne-Bezons.

Je ne lui jette pas la pierre : on tape parfois n’importe quoi avec le clavier, quand on veut aller trop vite. Je le sais, j’écris parfois n’importe quoi, moi aussi. Si, si, ne le niez pas. Je n’ai pas toujours les bons outils, faut dire. Par exemple, moi et un Iphone, on dirait une baleine à bosse en train de jouer “La Petite Musique de Nuit” sur un piano Fisher Price. Je perds un temps fou à retaper ce que j’écris. Et quand enfin j’arrive au bout d’une phrase, j’efface tout, en voulant simplement passer à la ligne ! Ça m’énerve ! Mais quel est l’extrait d’abruti qui a inventé un clavier aussi petit sur écran ? C’est une manie, ça, vouloir faire tout petit. Au train où vont les choses, la prochaine version d’Iphone, on se la collera dans les dents, on fera défiler les menus avec la langue, et on cliquera avec les amygdales.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me plains des miniatures. Quand j’étais en fac, il y avait un prof qui écrivait à la craie des mots minuscules sur le tableau de l’amphi. Il fallait une longue vue pour le déchiffrer. Jusqu’au jour où une voix de stentor a lancé du haut des gradins : «Plus petit, y en a qui voient !». J’avais trouvé ça génial, ce gars qui prend l’initiative de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. J’adore ça. Ça me rappelle une fois, dans le métro, où la porte de sortie s’était bloquée. Vous savez, ces portes vitrées, où il faut appuyer à un endroit précis pour qu’elle s’ouvre. Bref, pas moyen de sortir, et toute une rame se cassait le nez dessus. Et vas-y que je te balance des claques, des coups de poings, des coups d’épaule… Rien à faire.

Ça commençait à râler sévère, derrière. «Mais qu’est-ce qui se passe, pourquoi ils n’avancent pas, et gna gna, gna…». Le genre de réaction de Parisien bourrin qui n’imagine même pas qu’on est train d’essayer de résoudre son problème, et que ça va prendre un peu de temps, et que OK, on va être obligés d’attendre, peut-être, allez, bien trois secondes. Bref, tout le monde s’échinait à ouvrir, en vain. Quand tout à coup, un homme aux traits asiatiques fend la foule et balance un coup de latte monstrueux dans la lourde récalcitrante. On aurait dit Jean-Claude Van Damme découpant une bûche à Noël. Résultat, la porte s’ouvre en couinant et en vibrant sous le choc. Eh bien tout l’attroupement s’est gardé de saluer la performance du karatéka de la ligne 8. Alors c’est un des costauds qui s’y est collé : il s’est mis à applaudir bruyamment, clap, clap, clap, et il a lancé tout fort : «Bravo, le Chinois!». Formule qui me fait rire, encore, des années après.

C’est bon de rigoler un peu. De quoi on parlait, déjà ? Avec tout ça, j’ai perdu le fil. Ah oui, ça me revient : je ne sais pas vous, mais moi, je déteste les digressions.