Isadora Duncan, danseuse rebelle

« Je m’appelle Isadora. Cela veut dire enfant ou cadeau d’Isis »
(Isadora Duncan)

Quand on s’appelle Isadora Duncan, danseuse aux pieds nus et aux voiles vaporeux, c’est trop bête de mourir en voiture, étranglée par son écharpe en soie. Mais c’est encore plus bête de résumer sa vie à ce seul épisode, pour une femme qui révolutionna le ballet classique, inventa la danse libre et fut à l’origine de la danse moderne.

Isadora n’a pas eu la seconde chance de l’Histoire : on ramène sans arrêt sa vie au seul épisode de sa mort triviale. Comme si entre sa naissance à San Francisco et sa mort effroyable à Nice, sur la promenade des Anglais, il ne s’était rien passé de notable.

Sa trajectoire est pourtant étonnante. Rarement, vocation fut plus précoce. Tout commence à San Francisco, dans le quartier irlandais. Là, une jolie fille, Maria Dora Gray, fille d’un sénateur d’origine irlandaise, rencontre un beau garçon d’origine écossaise, Joseph Charles Duncan, séduisant de sa personne, amateur d’art et poète de talent à ses heures. Ils se marient. Ils ont beaucoup d’enfants, (quatre en tout). Mais ils ne vivent pas heureux jusqu’à la fin des temps.

Un an après la naissance de leur benjamine, Angela Dora (la future Isadora), le 26 mai 1877, le conte de fée prend l’eau. Caissier ruiné par la faillite retentissante de la Bank of California, Joseph Duncan est emprisonné et doit vendre sa maison de Taylor Street, en 1878. La même année, Maria apprend que Joseph a une liaison avec une jeune célibataire habitant Russian Hill (nous en reparlerons plus loin). Elle divorce et part avec sa progéniture sous le bras. C’est le début d’une vie d’errance et de bohème miséreuse.

Professeur de musique, Maria tire le diable par la queue et complète ses revenus en tricotant des journées et des nuits entières. Elle vend sa production, sans grand succès. Du coup, la famille change régulièrement de domicile pour échapper aux rappels de loyer. Un matin, la maîtresse demande aux enfants de sa classe de dire ce que font leurs parents. Chacun y va de son histoire personnelle.

Vient le tour d’Isadora : « Au début, nous habitions East Oakland, dans la 23e rue. Le monsieur venait tout le temps réclamer le loyer. Alors on est allé vivre dans une petite maison de la 17e rue. Mais là non plus on n’a pas pu rester. Trois mois plus tard, on s’est installé dans deux petites pièces sur Sunpath Avenue. Comme maman ne pouvait emportait les meubles, on n’avait qu’un grand lit pour nous tous. Mais encore une fois, le méchant propriétaire nous a causé des ennuis et on est partis (…). On a déménagé quinze fois en deux ans. » Consternation offusquée de la maîtresse, qui croit à des inventions… Et chaudes larmes de la mère, convoquée le lendemain et contrainte de reconnaître publiquement la vérité et son infortune.

A la maison, pas ou peu de discipline. Les enfants sont livrés à eux-mêmes et vaquent comme ils l’entendent. La petite Isadora sait s’occuper. Elle trouve sa vocation et le moyen d’expression de ses émotions. « Petite fille, je n’ai connu ni jouets, ni distractions enfantines. Je m’échappais souvent seule dans les bois ou au bord de la mer, et je dansais. A cet âge-là, j’avais l’impression que mes chaussures et mes vêtements n’étaient qu’une gêne. Mes souliers me pesaient comme de fers, mes vêtements étaient ma prison. Alors je les ôtais. Et loin de tout regard, je dansais nue au bord de la mer. »

Le quotidien est désespérant. Maria parle très peu de leur père à ses enfants, sauf pour le décrire comme un scélérat répugnant, un « démon en habit humain ». A 8 ans, Isadora sera donc étonné quand un bel homme à la voix douce, fin et distingué, viendra sonner à la porte et l’emmènera manger une glace dans le quartier. C’est Joseph Duncan, qui tente de renouer avec ses enfants. Maria ne veut plus en entendre parler.

Prisonnière des conventions de son temps, la mère d’Isadora ne sait pas exploiter ses multiples atouts. Elle végète en travaillant comme une perdue. « Sentimentale et vertueuse, elle ne pouvait que souffrir et pleurer ». Un jour, Isadora rentre à la maison et la trouve en larmes. A terre, tous les tricots qu’elle n’a pas réussi à vendre. Isadora rassemble les ouvrages dans un panier et file faire du porte à porte dans le voisinage, revient les poches pleines…

Elle triomphe mais la rébellion s’ancre profondément en elle. Elle comprend ainsi très tôt que « la gloire, la fortune et l’amour en leur contrepartie en sang, en larmes et en peines accablants ». Heureusement, il y a les moments les moments de grâce, quand Maria rassemble ses enfants à ses pieds, sur le tapis, leur joue du piano, leur fait réciter des poèmes.

Décelant les dispositions chorégraphiques d’Isadora, elle veut lui faire donner des leçons de danse. Peine perdue : Isadora ne supporte ni les pointes, ni les tutus. A douze ans, avec sa sœur Elizabeth, elle commence à donner des cours de danse et de théâtre aux enfants du quartier. Quand les cours subviennent aux besoins de la famille, elle cesse d’aller en classe. C’est à cette époque qu’elle fait le vœu solennel d’accueillir l’amour comme il vient, mais de ne jamais se marier.

De temps en temps, elle se rend à la Oakland Public Library. Là officie une femme d’influence, Ina Coolbrith, poétesse d’exception, amie de toute une génération d’auteurs : Jack London, Robert Louis Stevenson, Joaquin Miller, et même le grand Mark Twain. Jack London parlera d’Ina comme de sa « mère en littérature». Isadora se souviendra d’elle comme d’une femme magnifique, «dont les beaux yeux étincelaient de feu et de passion ».

Pour l’heure, elle suit avidement ses conseils de lecture. C’est Ina qui va l’initier à la culture classique de la Grèce ancienne. Au soir de sa vie, Isadora tombera des nues quand elle apprendra qu’Ina Coolbrith était la célibataire de Russian Hill ! Ina et Joseph Duncan avaient vécu une longue relation passionnée et il avait été le grand amour de sa vie. Elle connaissait donc Isadora sans que celle-ci le sache.

En attendant, l’entreprise familiale de spectacle Duncan prend de l’ampleur. En 1893, la famille emménage à San Francisco, dans une maison appelée “Castle Mansion”. L’immeuble, au coin de Sutter et Van Ness Avenue, à San Francisco, a été offert par le père revenu un peu en grâce, en attendant de faire à nouveau faillite. Augustin, le frère aîné, joue les metteurs en scène et aménage en salle de spectacle la grange de Castle Mansion. Isadora et sa grande sœur Elisabeth y donnent des cours de valse et de polka.

Les Duncan créent bientôt leur troupe dont la tournée se fait remarquer sur la côté Ouest. Mais le business n’est pas prospère. En 1895, Isadora, accompagnée de sa mère, va donc tenter sa chance à Chicago. Elle galère à essayer d’intéresser des managers de théâtre blasés et cyniques à sa danse novatrice, jugée décalée et incompréhensible. Enfin, un music-hall lui donne sa chance. Elle apparaît en tenue grecque, pieds nus et pénétrée de son art, devant un public venu pour voir des girls lever la jambe, dans une atmosphère de tabagie écœurante. Une nuit, miracle : dans l’assistance, il y a Augustin Daly, producteur de théâtre à New York, qui engage la jeune fille pour un rôle de fée dans le “Songe d’une nuit d’été”. Puis lui donne des petits rôles de pantomime.

En 1895, toute la famille la rejoint alors à New York et s’installe finalement dans un atelier près de Central Park. Elizabeth donne des leçons de danse, Augustin joue dans une troupe de théâtre, Raymond fait des piges dans les journaux. Isadora court le cachet. Elle danse un soir sur une musique du jeune pianiste et compositeur Ethelbert Nevin.

Nouveau coup du Destin, Nevin est dans la salle. Il l’engage alors pour son Narcisse, le spectacle qu’il monte dans une petite salle du Carnegie Hall. C’est le premier succès, pour Isadora, qui se présente désormais en tenue grecque, pieds nus et cheveux libres sur les épaules. Face à cet ébranlement des bases du ballet de papa, les New Yorkais snobs et blasés (en français dans le texte, même en anglais) l’acclament et sa notoriété galope jusque dans les salons privés de Newport.

Isadora tient son sujet : fascinée depuis toujours par les dessins de danseuses sur les poteries grecques, elle réinvente une danse ancrée dans les origines de l’humanité. Au ballet classique, raide et corseté, qui exalte le bas du corps, elle oppose une danse des bras, tournant comme des planètes autour du bas de la poitrine, exprimant l’âme profonde de chaque danseur. « Du ressort central de tout mouvement (situé en dessous du plexus solaire) naquit la théorie sur laquelle je fondai mon école. » explique-t-elle.

Mais elle n’est pas satisfaite. Les conventions puritaines la fatiguent. Et le conservatisme ambiant la désespère. Son vrai but n’est d’ailleurs pas tant de devenir la coqueluche du public que de le transformer, de lui faire « découvrir la part de divin qui est en [lui] ». Son rêve, c’est de créer une, dix, cent écoles pour faire partager son art : « Quand je serais riche, je reconstruirai le temple de Paestum et j’ouvrirai un collège de prêtresses –une école de danse. J’enseignerai à une troupe de jeunes filles qui, comme moi-même, renonceront à toute autre émotion, à toute autre carrière. La danse est une religion. Elle doit avoir ses fidèles. » Elle pressent que ce sera impossible en Amérique. C’est donc vers l’Europe qu’elle tourne ses yeux. Elle fait le tour des millionnaires qui l’ont acclamée à New York et leur demande de mettre la main au portefeuille payer le bateau pour son petit clan familial.

Son passage à Londres est bref : elle passe de salons en galeries et retrouve ce qu’elle déteste le plus, cette conception « matérialiste et grossière de l’art ». Elle débarque à Paris le 13 mars 1900. De Mme de Saint-Marceaux à la princesse de Polignac, les dames du monde qui comptent, se pressent pour applaudir le phénomène qui arrive cette fois précédée par sa réputation américaine. Les pieds nus et les voiles transparents sont désormais sa marque de fabrique. « Montrer son corps relève de l’art ; le dissimuler est vulgaire. Quand je danse, mon but est d’inspirer le respect, et non de suggérer quoi que ce soit de vulgaire. Je ne fais pas appel aux instincts humains les plus bas, comme toutes vos girls à demi-vêtues. Je préfèrerais danser nue plutôt que de me pavaner dans des demi-parures suggestives, comme le font bien des femmes de nos jours dans les rues d’Amérique. »

A Paris, on la voit souvent rue de la Gaîté. Mais elle goûte peu la bohème de Montparnasse, sortant d’une existence qui l’en a dégoûtée. Elle s’installe finalement dans un immeuble cossu à deux pas de la place Saint-André-des-Arts, Au 5 rue Danton. Le succès aidant, elle décide de créer des spectacles par souscription, avec un nombre de places limitées (donc très chères…), ce qui lui permet aussi de choisir ses spectateurs. Le dessinateur Jean-Louis Forain, les écrivains Georges Bataille ou Anna de Noailles, le comédien Mounet-Sully, Georges Clémenceau se pressent chez elle pour ces représentations privées limitées à 20 personnes. Le grand Auguste Rodin l’invite dans son atelier et la dessine.

Elle danse partout pieds nus. Sur les planches des théâtres parisiens. Sur le parquet ciré des appartements cossus. Sur le sable des plages à la mode. Sur le marbre des villégiatures de ses nombreuses admirateurs. Sur la terre des mauvais chemins. Sur le gazon des propriétés des gens qui comptent. C’est souverain, les pieds dans l’herbe : tous les fans de tai-chi vous le diront.

Bientôt, elle fait la connaissance de Loïe Fuller, danseuse américaine qui comme elle a fui son pays pour mieux exercer son art, avant de devenir célèbre à Paris avec son fameux jeu de voiles et de lumières. Elle couvrait en effet ses parures de soie de sels chimiques qui devenaient luminescents sous les projecteurs. Les Folies Bergère en raffolaient et Toulouse-Lautrec l’immortalisa. Loïe invite alors Isadora à la suivre dans sa tournée à Berlin, Munich, Vienne et Budapest. Avec une idée derrière la tête, qui commence sur la scène et se termine à deux dans un lit. Isadora n’est pas fondamentalement contre : on lui connaitra ou lui attribuera de nombreuses conquêtes féminines, dans sa vie. Mais elle ne supporte pas l’entourage de « jeunes détraquées » qui gravitent autour de Loïe.

A Budapest, elle fait un tabac en public, abandonne Loïe Fuller comme une vieille chaussette et tombe folle amoureuse d’un acteur, Oscar Beregi. Il lui décrit les conditions de leur mariage, qu’il considère comme acquis : « Vous aurez une loge au théâtre, vous viendrez me voir jouer tous les soirs. Vous apprendrez à me donner la réplique et à m’aider dans mes études ». Elle remise ses sentiments et plante là le pignouf.

Demandée partout, Isadora parcourt l’Europe en tous sens. A Paris, où elle repasse début 1903, on la voit danser sans autre décor qu’un drap tendu, sans éclairage, en tunique courte, pieds nus, au son d’instruments aussi saugrenus dans le ballet que la flûte ou le tambourin. Parfois même sans musique ou en complet décalage avec elle.

Cette adoration de la Grèce antique va culminer avec le voyage ubuesque qu’elle fait avec ses frères et sœurs, en juillet 1903. Il faut dire que son frère Raymond et elle sont complètement fondus de la Grèce. Il finira même par s’y installer, avec sa femme, une Grecque prénommée Pénélope, pour y vivre intégralement à l’antique. Pour l’heure, la petite troupe prend le train jusqu’à Brindisi, traverse la mer sur un petit vapeur, puis monte dans un petit bateau à voile. Sur le bateau, Raymond Duncan prend la tête des pêcheurs illettrés qui les transportent, en leur expliquant qu’il faut que le voyage se rapproche le plus possible de l’Odyssée d’Ulysse…

A Missolonghi, leur arrivée fait s’écarquiller les yeux des villageois : le groupe en tenue grecque embrasse la terre et lance de longs cris de joie. On va se recueillir sur le monument contenant le cœur d’un autre amoureux fou de la Grèce, le poète Lord Byron, mort ici à 36 ans d’épuisement et de la fièvre des marais. Puis le groupe file à Athènes et grimpe, en pleine extase, l’Acropole au lever du soleil. L’exaltation d’Isadora et de sa famille est telle qu’ils décident de s’installer dans le pays. Ils achètent des terres près de Kopanos, sur les collines près d’Athènes, projettent d’y installer un temple, recrutent des jeunes désœuvrés du coin pour jouer les chœurs antiques, façon Eschyle de la zone…

Bien évidemment, tout ça se termine par un échec complet et un désastre humain et financier. Mais Isadora n’en a cure. Elle repart vers d’autres aventures sans regret : « Notre désir de faire revivre les chœurs grecs et la danse tragique d’autrefois fut un effort vraiment noble et d’une vanité absolue ». Son impresario est ravi de la voir revenir, mais elle pense surtout à vivre et transmettre son art. Elle ne se soucie nullement d’en vivre, ce qui ne l’empêche pas de mener grand train, dans les suites avec caviar et champagne.

Son grand œuvre est encore à venir : elle crée trois écoles. La première à Berlin, dans le quartier de Grunewald, en 1904, avec six élèves qui vont jusqu’à changer leur nom, pour devenir Maria-Theresa, Anna, Irma, Lisa, Margot et Erica Duncan, les “Isadorables”. C’est Elizabeth, la sœur d’Isadora, qui prendra réellement en charge l’enseignement, Isadora se contenant d’insuffler l’esprit et la couleur des chorégraphies.

La deuxième école est créée à Paris, avec des élèves français et russes, en 1908. La troisième à Moscou en 1921. Criblées de dettes, les deux premières écoles cesseront leurs activités, respectivement en 1908 et 1916. Celle de Moscou durera le plus longtemps (1948). Les danseuses formées se produisirent dans de nombreux spectacles avec Isadora, formèrent à leur tour deux générations d’artistes et de professeurs et perpétuèrent ainsi l’esprit de leur créatrice.

Le 24 septembre 1906, nait le premier de ses deux enfants d’Isadora, Deirdre. On est à peu près sûr qu’elle est la fille du metteur en scène et décorateur de théâtre irlandais Gordon Craig. En 1909, Isadora se décide à vivre à la colle avec un millionnaire, pour en finir définitivement avec les sempiternels soucis d’argent d’un panier percé. Bonne pioche quand Paris Singer, un des 18 enfants d’Isaac Merritt Singer, l’inventeur de la machine à coudre domestique. Paris Singer débarque un soir dans la loge d’Isadora et lui propose tout à trac de partager sa vie. Il l’emmène aux Etats-Unis, la couvre de bijoux et de robes de chez Poiret, lui offre un château dans le Devonshire, plus tard l’hôtel de Bellevue à Meudon, où elle logera son autre école de danse, le Dyonision.

Isadora ne s’assagit pas pour autant : elle prône la culture populaire et le théâtre du peuple en Amérique, danse alors qu’elle est enceinte devant les ligues de vertus outragées, à Philadelphie, continue de séduire les hommes (son pianiste André Caplet, Georges Bataille, entre autres). Le 1er mai 1910, elle donne naissance à son second enfant, Patrick, fils de Paris Singer. Enfin ça, c’est déjà moins sûr… Ses tournées l’empêchent d’avoir ses enfants près d’elle : elle reste une fois six mois sans voir sa fille aînée.

En froid depuis le début de l’année 1913 avec Paris Singer, qui supporte mal la notion d’amour libre d’Isadora, le milliardaire lui propose de revoir son enfant, Patrick, et Deirdre qu’il aime comme sa fille. Le 19 avril 1913, ils vont déjeuner ensemble dans un restaurant italien parisien. Après le café, Paris Singer voudrait emmener Isadora au Salon des Humoristes. Mais elle a prévu de recevoir quelques amis dans sa résidence, 68 rue Chauveau, à Neuilly. Il part de son côté, elle file à Neuilly en voiture avec la nurse, Annie Sim, et ses deux enfants. La nurse préfère ensuite rentrer à Versailles avec les enfants plutôt que d’attendre Isadora. A 15h45, sous un crachin froid, le baiser de sa fille à travers la vitre de la voiture sera la dernière image qu’aura Isadora de ses enfants.

Remontant la rue Chauveau et se dirigeant vers la Seine, le chauffeur pile au coin du boulevard Bourdon, devant une voiture qui arrive de Levallois à vive allure. Le moteur ayant calé, le chauffeur descend pour donner un tour de manivelle. Mais cet inconscient oublie de mettre le levier de vitesse au point mort. Lorsque le moteur repart, la voiture fait un bond en avant, traverse le quai, dégringole le talus et plonge dans la Seine.

Deux mariniers veulent intervenir, mais la voiture est tombée très profond et les portes sont verrouillées par le poids de l’eau. On envoie deux canots de sauvetage, qui se révèlent inopérants. Enfin, une heure après l‘accident, les pompiers arrivent et retirent la voiture avec des treuils, devant des milliers de badauds accourus à l’odeur du fait-divers macabre.

Les enfants et la nurse, sont retirés de la carcasse de l’auto, inanimés. Il y a un frêle moment d’espoir avec le petit Patrick. Mais il disparaît vite et les trois décès sont constatés. On emmène les corps à l’Hôpital américain, tout proche. Funeste ironie du sort, le véhicule qui les transporte passe devant la villa d’Isadora, rue Chauveau, sans qu’elle soit au courant de l’agitation qui règne ni des épouvantables nouvelles. Quand on lui ramènera enfin les deux petits cadavres, elle passera d’une période d’exaltation, où c’est elle qui réconforte ses proches et amis, à la prostration, passant la nuit devant les corps glacés de ses enfants.

Paris Singer est hospitalisé pour une crise cardiaque. Isadora refuse des funérailles chrétiennes : « Ce n’est pas dans votre ciel que je retrouverai mes chers petits, ce sera dans tous les beaux spectacles de la nature, dans tous les beaux gestes de l’homme, dans toutes les grandes œuvres. Les âmes de mes enfants vivent pour l’éternité dans un nuage de lumière. » Les corps sont incinérés et leurs cendres déposées au père Lachaise.

Cette disparition brutale la perturbe profondément. Elle s’échappe en Albanie, à l’invitation de son frère Raymond, qui aide là-bas les victimes de la guerre des Balkans. Puis en Italie, elle séjourne à Viareggio avec la comédienne Eleonora Duse, la grande rivale de Sarah Bernhardt, suscitant quelques remarques grinçantes sur leur prétendue relation homosexuelle. Elle s’y amourache d’un jeune sculpteur, le supplie de lui faire un enfant. Elle revient à Paris quand Paris Singer lui annonce qu’il lui offre le Grand Hôtel de Bellevue, à Meudon. Elle y crée une école de danse. Le 13 juin 1914, le gala qu’elle offre avec ses élèves au Trocadéro est un succès.

Le 31 juillet 1914, la guerre éclate. Le 2 août, Isadora met au monde un petit garçon, qui meurt peu de temps après. Elle met son hôtel Bellevue à la disposition des forces armées. Puis elle part pour New York l’année suivante. Elle ne va y passer inaperçu. Elle y monte d’abord un Œdipe grandiose qui sera un four retentissant. En février 1917, elle ponctue l’abdication du tsar Nicolas II en dansant sur la Marseillaise dans une tunique rouge, cette fois, devant des Américains médusés. C’est vers cette époque qu’elle entretient aussi une relation torride avec la poétesse Mercedes de Acosta, à qui elle écrit des poèmes enflammés.

Mais le vent artistique commence à tourner. Désormais, aux Etats-Unis, le jazz et le fox-trot incarnent la modernité. Et plus ses tenues dénudées ne passent toujours pas la rampe face aux bigots et aux producteurs qui les craignent. En 1919, elle a une nouvelle liaison, avec le pianiste Walter Rummel, et projette de retourner à Kopanos, pour reprendre le projet lancé 16 ans auparavant. Isadora qualifie cette relation d’« amour le plus sacré et le plus éthéré ». Mais Rummel finit par partir avec une des Isadorables, Anna.

A l’Est, le message de la tunique rouge a été entendu. En 1921, elle est invitée par Moscou à venir fonder une école de danse. Malgré les avertissements de ses relations, elle part enthousiaste : « Je veux maintenant danser pour les masses, pour les travailleurs qui ont besoin de mon art et n’ont jamais assez d’argent pour venir me voir ».

Certes elle danse le 7 novembre 1921 au Bolchoï et on lui met à disposition le palais de la célèbre danseuse Alexandra Balachova, exilée à Paris. Mais la bureaucratie et le délabrement général ne produisent rien de bon. Le jour de l’inauguration officielle de son école, on lui annonce que les crédits sont coupés, et qu’on lui laisse le bâtiment à condition qu’elle le chauffe… Une gageure, quand on connaît l’hiver russe et les proportions de la bâtisse. Elle fait cependant la connaissance d’un poète prometteur, Sergueï Essenine, au visage d’ange joufflu, aux yeux d’un bleu magnétique.

Elle l’épouse sans déroger à sa règle car il s’agit de lui permettre de partir avec lui en tournée. Et parce que le mariage russe à cette époque comporte des clauses aussi contraignantes que celles d’un mariage en dix minutes à Las Vegas. Sergueï Essenine traîne déjà derrière lui une excellente renommée artistique, quand il écrit, et une réputation d’alcoolique insupportable, quand il est désœuvré. La tournée en Allemagne, en France et aux Etats-Unis est donc rythmée par les rencontres avec la bonne société, les spectacles, les discours enflammés d’Isadora, le tapage, les hurlements et les coups de Sergueï qui supporte mal le sevrage forcé et l’éloignement de son pays.

En février 1923, il dévaste une chambre à l’hôtel Crillon, tel une vulgaire rock-star. Isadora essaie d’écraser le coup, mais le scandale devient récurrent. D’autant qu’Isadora n’est pas la dernière à lever le coude. Deux mois après, elle apparaît dans sa tenue habituelle, bouffie et l’œil humide, lors d’un gala de bienfaisance pour les enfants russes. Son ode au communisme et son embonpoint rencontrent un succès mitigé.

En novembre 1923, la coupe est suffisamment pour la danseuse, qui quitte Sergueï Essenine. Elle retourne néanmoins se recueillir devant la dépouille de Lénine, mort le 21 janvier 1924. Comme pour la Grèce, son enthousiasme révolutionnaire est plus mystique que réaliste. Le 28 décembre 1925, elle apprend que Sergueï Essenine s’est pendu dans sa chambre à l’hôtel d’Angleterre de Saint-Pétersbourg, laissant derrière lui son dernier poème, «Au revoir mes amis, au revoir» écrit avec son sang.

En 1926, à l’aube de ses 50 ans, et pour subvenir à ses besoins, elle entame la rédaction de son autobiographie. Le manuscrit, qui restera incomplet, ne brille ni par ses révélations ni la qualité de son style. Elle s’installe sous les combles du Lutétia, aux frais de la princesse. La direction, en effet, tire bénéfice de la présence d’une cliente encore prestigieuse. Puis elle part pour la Côte d’azur, fauchée comme les blés. Elle y rencontre Jean Cocteau, qui ricane de ce « Rodin mou », se moque de cette femme enveloppée qui est « vraiment de la Grèce ». Mais Cocteau, le “prince frivole”, est surtout jaloux de ses succès auprès des jeunes hommes qu’il convoite lui-même.

Ses derniers mois sont marqués par la quête effrénée d’argent, pour payer ses relations d’un soir avec les dockers ou les camionneurs du coin. La fin est proche. Elle arrive le soir du 14 septembre 1927. Elle dîne avec son amie Marie Desty au restaurant d’une plage privée, le “Henry’s plage”. A la fin des agapes, se pointe «Bugatti», surnom donné par Isadora au beau garagiste Benoit Falchetto. Il vient lui faire essayer une Amilcar GS 1924. Isadora a juste envie de rentrer chez elle essayer le mécano musculeux : « Je pars vers l’amour ! » lance-t-elle, égrillarde, à son amie Marie qui s’inquiète.

Isadora s’installe dans l’Amilcar. Pour se protéger du vent, elle s’entoure le cou de la longue écharpe en soie rouge offerte par Marie. La suite, vous la connaissez : l’écharpe s’enroule dans le moyeu de la roue arrière gauche quand la voiture démarre. Le voile se tend, fait nœud coulant, arrache Isadora de son siège et la tue net.

La petite fille de Taylor Street, San Francisco, qui avait découvert la danse en suivant le rythme des vagues, finit ainsi sa vie tragiquement au royaume de l’opérette immobilière. Le modernisme mystique de ses chorégraphies aura transformé la danse et va marquer des générations de danseurs. Au point qu’il existe encore aujourd’hui dans le monde des dizaines d’écoles de danse qui portent son nom.

Voilà, vous savez tout. Maintenant, si un jour, on vous parle d’Isadora Duncan, et si vous répondez seulement « Ah oui, celle qui est morte étranglée par son écharpe… », je ne peux plus rien pour vous.

Si vous voulez bouquiner un peu…

– Isadora Duncan, «Ma vie», traduit de l’anglais par Jean Allary – Gallimard
– Roman d’une vie – Maurice Lever – Presses de la renaissance
– Danse sur la vie, écrits sur la danse – Isadora Duncan – Bruxelles

Si vous passez dans le coin…

San Francisco

  • Maison natale d’Isadora Duncan
    Elle était située au 501, Taylor Street, tout près de l’angle entre Geary et Taylor Street, selon toute vraisemblance à l’emplacement du drugstore Walgreens qui occupe maintenant l’angle nord-est du croisement. La maison fut vendue précipitamment, quand la faillite de la Bank of California envoya le père d’Isadora en prison en attendant le procès réclamé par ses créanciers. Sur le mur de l’immeuble, une plaque commémorative rappelle le souvenir d’Isadora.
  • Old Saint Mary’s Church
    Situé au 660 California Street, c’est l’église dans laquelle Isadora a été baptisée le 26 mai 1877.
  • Castle Mansion
    Occupée par le clan Duncan de 1893 à 1896, grâce aux bons soins du père d’Isadora, la résidence se dressait à l’emplacement du Regency Center, 1300 Van Ness Avenue.

Oakland

Ballotés par les départs précipités pour éviter les huissiers, les Duncan ont habité à ces différentes adresses, notamment 746 4th Street, 1254 San Pablo Avenue, 1365 8th Street et 1156 ½ 7th Avenue… Sans parler des adresses qu’elle évoque dans la tirade à sa maitresse.

  • Franklin School
    Au 915 du Foothill Boulevard, c’est là que les enfants Duncan allèrent à l’école élémentaire. L’école a été rebâtie deux fois depuis. Gertrude Stein a également été élève dans cette école.
  • Oakland Public Library
    Ici travaillait Ina Coolbrith, poétesse et grand amour du père d’Isadora. L’emplacement est aujourd’hui occupé par la mairie d’Oakland (City Hall, 1 Frank H. Ogawa Plaza).

Paris

  • 5 rue Danton
    Isadora Duncan résida dans cet immeuble à son arrivée à Paris. Elle y installa ses appartements privés au RDC et le studio de danse au 1er.
  • Théâtre des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne
    Situé entre les grandes allées qui longent les Champs-Elysées, premier théâtre parisien entièrement construit en béton armé, le bâtiment est l’œuvre d’Auguste Perret. La façade est décorée de bas-reliefs d’Antoine Bourdelle personnifiant les arts. On reconnaît Isadora Duncan, dans sa célèbre tenue (tunique grecque légère et fendue, pieds nus et cheveux lâchés), dansant face à Nijinsky, dans le premier bas-relief visible après l’arrondi de la façade, au coin de l’impasse des 12 maisons. Antoine Bourdelle réalisa ses croquis de mémoire, après avoir vu les spectacles dont il raffolait. Isadora servit aussi de modèles aux muses de la fresque murale de l’auditorium, peinte par Maurice Denis.

Nice

  • 239 promenade des Anglais
    L’accident fatal pour la vie d’Isadora a eu lieu le 14 septembre 1927, à 21h30, entre le restaurant Henry’s plage où elle dinait et l’hôtel Bella Vista (à l’emplacement actuel du 239). Aucun de ces bâtiments ne subsiste et, à part la circulation, l’endroit n’a vraiment plus rien d’exceptionnel.

Meudon

  • Hôtel de Bellevue, 1 place Aristide Briand

C’est dans cet immeuble qu’Isadora Duncan installa son Dyonision et donna, pendant quelques mois, des leçons publiques de danse à une cinquantaine d’élèves. L’hôtel de Bellevue appartient maintenant au CNRS. Le bâtiment ne se visite pas. Sauf si vous êtes du CNRS. Ou si vous êtes invité lors d’un événement à l’espace Isadora Duncan.